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Conseiller et orienter les 3èmes à distance

English version here.

Ecrit par Sarah “PP3”

Je suis prof de français pour deux classes de 4ème et deux classes de 3ème[1], dont une dont je suis la professeure principale.

Mon collège est situé dans les Yvelines, à environ quarante kilomètres de Paris. C’est un collège ZEP (Zone d’Education Prioritaire) avec une population « défavorisée » et assez peu de mixité sociale. Il contient environ 600 élèves. Le cadre est important car ma première remarque est vraiment que ce confinement ne peut être vécu de la même façon selon les conditions et qu’il met en avant les inégalités « familiales » et « matérielles »… C’est beaucoup dit, mais c’est une réalité percutante. Mes élèves n’ont que très rarement un ordinateur personnel, parfois un pour tous les enfants, souvent un pour la maison (mais qui ne fonctionne pas toujours) et beaucoup ne peuvent travailler qu’à partir de leur téléphone portable.

Concrètement, nos élèves doivent se connecter à pronote (logiciel de vie scolaire, qui nous sert à faire l’appel, remplir le cahier de texte, mettre des notes…) de chez eux et récupèrent le travail que les professeurs postent selon un planning qu’on essaye de rendre régulier. Les élèves compilent le travail que chaque professeur leur envoie et doivent ensuite le faire et nous envoyer des « preuves » de ce travail. Ce retour peut se faire sur le logiciel pronote où l’élève dépose le travail fait ou par mail (nous sommes beaucoup de profs à avoir une adresse mail pro qui nous sert à échanger avec eux). Des sites comme quizinières sont également utilisés par des collègues.  Ceux qui ont un ordinateur et une connexion internet envoient des fichiers numériques, les autres (beaucoup) envoient des photos de ce qu’ils écrivent sur des feuilles et des cahiers. Voilà pour le quotidien.

Premier bilan : je récupère le travail d’une moitié des élèves à peu près. Certains sont très réguliers et réussissent à envoyer le travail demandé chaque semaine, pour d’autres c’est plus fluctuant, d’autres enfin n’envoient rien. Ces derniers se divisent en plusieurs catégories : ceux qui font mais à leur rythme et n’envoient pas parce qu’ils ne savent pas faire, ou estiment que c’est inutile (on n’évalue pas de façon chiffrée le travail donné !); ceux qui ne savent pas manier l’outil informatique malgré nos explications ou n’ont pas les moyens matériels de le faire, ceux qui sont en trop grande difficulté scolaire, ou dans des conditions de vie trop compliquées (vie dans des hôtels d’accueil de réfugiés, trop grand nombre de petits frères et sœurs…) et pour qui le travail à distance en autonomie est impossible. Je note aussi que c’est difficile aussi sur la durée de se contraindre à continuer chaque jour, chaque semaine. A cela s’ajoute le ramadan qui a commencé et qui ajoute des contraintes supplémentaires (chez nous le ramadan est une réalité qui concerne 80 ou 90% des élèves je pense).

Depuis le début, j’envoie deux « travaux » à faire chaque semaine (un plutôt axé grammaire et une explication de texte pour schématiser). Ils ont ensuite la semaine pour me poser des questions et me renvoyer le travail avant que j’envoie le corrigé. Ce n’est clairement pas satisfaisant mais, à mon sens, la pédagogie ne veut plus dire grand-chose à ce niveau là. Je maintiens un lien, leur permets de se raccrocher, les « occupe » aussi et les élèves les plus à-même d’en tirer quelque chose le font. L’essentiel a été, au début, de les rassurer et ensuite de maintenir un contact.

Entre les CPE (Conseillers Principaux d’Education) et les professeurs principaux, les élèves sont joints par téléphone à peu près une fois par semaine ou quinzaine, afin de vérifier que tout va bien (qu’ils gardent un rythme de vie convenable, une hygiène convenable..), qu’ils ne sont pas noyés… Au début les élèves ont eu énormément de difficultés de connexion, de codes pronote perdus, ils ne savaient pas comment s’organiser et se sentaient débordés (les profs aussi d’ailleurs et nous avons dû nous organiser et ritualiser les choses !)

Ces derniers jours une difficulté supplémentaire s’est ajoutée pour nos 3èmes qui doivent remplir des « fiches de vœux » pour leur orientation post collège. Ces documents sont primordiaux car leurs vœux détermineront s’ils iront au lycée général ou vers une voie professionnelle. Pour être très concrète, je peux présenter ma classe de 3ème :

23 élèves : 7 qui iront en 2nde GT (générale et technologique) sans se poser de questions donc 7 dont la fiche de vœux est très facile à remplir…Les autres doivent inscrire différents vœux de bac professionnel : ils doivent donc trouver une voie qui les intéresse, chercher les lycées du secteur qui proposent ces filières, ordonner ces vœux de façon stratégique (afin de ne pas se retrouver « sans rien »)… et tout ça prend déjà du temps lorsque nous les avons en cours alors le faire par téléphone est un sacré tout de force ! Le principal de mon collège a convoqué les 6 professeurs principaux de 3ème à une réunion virtuelle, nous a donné les délais et documents utiles et nous a laissés nous occuper chacun de notre classe. Nous sommes une équipe de 6 très soudée et nous travaillons vraiment ensemble ce qui aide à échanger des infos, des questions d’élèves…(notre groupe whatsapp a chauffé ces jours derniers !). J’ai appelé (de même que mes collègues) chaque élève pour lui expliquer comment compléter cette feuille (car même si nous leur avions envoyé toutes les indications, le faire seul est vraiment difficile et les parents de mes élèves ne sont pas, pour la plupart,  armés pour comprendre ce système), je cherche avec eux (souvent pour eux d’ailleurs !) les renseignements, leur demande de m’envoyer des brouillons que je dois valider avant qu’ils ne complètent « pour de vrai » la fiche et la déposent au collège ! Souvent lors de ces appels je parle directement à mes élèves car, même si leurs parents ont partie prenante dans leurs choix et doivent signer la fiche de vœux, ce sont l’avenir des enfants qui est en jeu. De plus, certains parents d’élèves chez nous sont assez dépassés par ce système et/ou n’ont pas une maîtrise du français suffisante pour bien intégrer toutes les infos transmises. Pour d’autres les parents sont nos interlocuteurs privilégiés mais le mieux est de pouvoir échanger avec les deux.

Honnêtement c’est une sacrée pression pour les profs principaux de 3ème car on ne doit pas se tromper dans nos indications et conseils au risque de les envoyer vers une filière qui ne leur conviendrait pas.

Les élèves et leurs parents sont globalement très en demande et réceptifs à nos conseils et personnellement je trouve que ça fait du bien de les avoir au téléphone, de discuter avec eux… Beaucoup me disent que le collège leur manque ! Cette question de l’orientation est révélatrice, je trouve, de ces inégalités tant évoquées car dans un collège lambda, plus de 80 voir 90% des élèves vont en 2nde générale et ne se posent pas plus de questions que ça, dans les établissements « défavorisés » les élèves sont confrontés à des choix difficiles et du fait du confinement, doivent se débrouiller plus seuls.

A situation inédite, adaptation inédite ! Je ne suis pas l’exemple le plus parlant en termes d’innovation pédagogique parce que je ne suis pas très « geek », du coup je reste assez basique dans le travail envoyé mais je trouve certains de mes élèves courageux (certains se révèlent même plus sérieux depuis le confinement !) : quand je vois l’aide que j’apporte à mes propres enfants en ayant conscience que mes élèves n’ont pas cette aide, je trouve qu’ils assurent quand même ! Certains vivent en maison avec des familles aidantes et un cadre propice mais beaucoup sont en appartement, partagent leur chambre avec un ou plusieurs frères et sœurs, n’ont pas de bureau ou de lieu dédié au travail, aident à s’occuper des plus petits…et lorsqu’on les appelle ils nous disent « oui Madame ça va : merci et vous ? » et là j’évite un peu de leur dire que je suis dans une maison, avec un jardin, à la campagne et la forêt au bout de ma rue, 2 ordinateurs à la maison et une connexion internet « correcte ». Lors de mes appels à mes 3èmes pas un ne s’est plaint en fait et ça m’a étonnée….

La grande question reste : comment allons-nous les retrouver en septembre alors qu’un grand nombre n’aura pas vraiment travaillé depuis mars ? La rentrée s’annonce… intéressante !

Sarah “PP3”


[1] 4ème : élèves de treize/quatorze ans. 3ème : élève de quatorze/quinze ans environ, dernière année de collège, première partie de l’enseignement secondaire en France.