Témoignage : de professeur des écoles, à professeur des familles

Par Cleya Tyrex.

English version here.

« Je suis prof depuis peu : j’ai abandonné l’hôpital après 17 ans de galères (à chercher du matériel, à combler les manques, …) et je me suis tournée vers le professorat car j’avais besoin d’un métier me donnant le temps de voir mes enfants le week-end, et au service du public (valeur importante pour moi).

Prof affectée à 75 km de chez moi : c’est la vie, lorsqu’on débute, on est positionné sur des zones “en manque” et pas près de chez soi.

Prof pour une fois, sur une seule école, avec un double niveau : cp/ce1, soit les élèves qui sortent tout juste de maternelle et doivent “entrer en lecture” pour les cp, et consolider les bases de lecture et calcul pour les ce1. Prendre des habitudes de travail : comment se comporter en classe, en récréation, abandonner le faire pour le dire, mettre encore un peu en corps pour passer à la symbolisation.

C’est super chouette, de creuser dans leurs attitudes les leviers pour les emmener vers tout ça. C’est hyper gratifiant, d’observer et proposer, d’accompagner et de voir grandir, et de leur donner les clefs pour décrypter clairement ce qu’ils mettent en jeu afin qu’ils puissent reproduire les schémas d’apprentissage, se les approprier.

Je fais beaucoup de pédagogie de projet : beaucoup, au maximum de ce que les textes et ma hiérarchie me permet.

Je fais des liens, pour eux, je les oblige à visualiser ces liens entre les savoir, je leur montre le chemin parcouru, je valorise les efforts plus que les progrès, je les met en confiance, je leur montre leurs forces…

Ça me vient des scouts, où je suis encore cheftaine pour les plus petits…

Toujours voir le bon, toujours appuyer là où ça fait du bien, pour donner les forces d’aller au-delà de soi, en restant exigeant sur les principes de société, de sérieux lorsqu’il le faut.

Et ça fonctionne plutôt bien, j’ai même réussi à décoincer… un phobique scolaire total, qui avait passé trois mois à venir en pleurant, un autiste modéré, qui a fini par me saisir la main et m’adresser la parole, et tous ces “moyens-bof” qui venaient avec plaisir (enfin !) après une année chaotique l’an dernier (la maîtresse leur faisait peur, la maîtresse criait, et le reste que je ne saurai jamais).

Bref.

Anamnèse…

Du jour au lendemain…

Vendredi midi : des cas de covid, on va devoir abandonner les séances de piscine…

Vendredi 16h : nous quittons l’école avec des doutes sur les suites…

Vendredi 19h : les réseaux tv/internet nous apprennent que nous ne pourrons pas ouvrir l’école lundi matin.

Premier traumatisme : annonce à distance, annonce sans explication réelle des suites envisagées, et surtout : annonces contradictoires entre différents politiques (notre président, sa porte-parole, le ministre de l’éducation : trois discours différents). Pas un mot des inspecteurs de circonscription.

Lundi soir : nous apprenons que nous ne pourrons plus circuler : mes élèves n’ont pas leur matériel au complet, puisqu’ils sont partis vendredi en pensant revenir le lundi.

Et je sais qu’une partie des parents, si je dois organiser des cours à distance, ne pourront pas imprimer… Les élèves de cet âge sont trop jeunes pour effectuer des heures d’écran, ou pour copier d’un écran à une feuille.

Alors zou, je passe ma nuit à préparer / modifier mes cours pour qu’une approche à distance soi possible, je conduis une heure pour rejoindre mon école, et de 4h à 8h je photocopie, je trie les feuilles, j’organise des paquets par élève, je préviens les parents qu’avant midi, heure légale de fermeture des routes, ils devront récupérer les documents / les cahiers / les trousses de feutres, je rajoute des livres de bibliothèque, des feuilles de dessin, j’essaye de penser aussi à ces petites choses qui feront du bien si la situation devait durer.

Le cauchemar s’organise : nos instances nous envoient des mails avec des pistes (des vidéos de sport, des tuto de bricolage, des plates-formes institutionnelles de partage de fichier). Bien évidemment, je teste tout, car pour les cp, apprendre les sons c’est écouter, mais je ne trouve rien qui corresponde réellement à ce que je connais de leurs difficultés.

Alors j’utilise mon petit logiciel de montage vidéo, je m’enregistre sur des exercices de phonologie, de calcul, mais les serveurs sont tellement saturés qu’il faut 2 à 4h pour charger 3′ de bande audio vers les sites officiels de partage.

J’ai fini par utiliser les GAFA, efficaces, mais mangeuses de données.

Traumatisme 2 : le “foutage de gueule”

En écoutant d’une oreille des déclarations de mon ministre de tutelle expliquer que les profs sont préparés, formés, attentifs, et le reste…

Ma seule formation “tice” (outils et techniques informatiques) remonte à mon année de diplôme universitaire il y a trois ans : le prof nous a montré en deux heures, comment utiliser kahot, padlet et comment déformer une vidéo avec notre voix. Deux pauvres heures sur le cursus. 

J’ai quarante ans. Je n’aime pas trop les ordinateurs ou les écrans. Je les utilise malgré moi, pour les scouts, principalement, pour rester en contact avec des proches devenus lointains.

Alors je tâtonne, je teste, les parents suivent…

J’arrive à donner les consignes pour la classe, à écouter les difficultés des parents, péniblement à recueillir les travaux d’une partie des élèves…

Mon mari se retrouve lui aussi bloqué chez nous : il prend alors en charge nos quatre bambins, qui, eux, ne reçoivent pas le moindre conseil : simplement des feuilles de travail, avec des dessins mignons. Pas un de leur prof ne donne son avis sur leurs travaux. Très vite, mes propres enfants ne voient plus du tout l’utilité de travailler : les maîtresses semblent s’en fiche complètement…

Après deux semaines de remise en question du travail envoyé, je constate : 

que la moitié de la classe ne donne aucune nouvelle,

que sur ceux qui répondent, une partie est totalement dépassée : un sentiment d’angoisse étreint les familles, souvent au prise avec la maladie pour un papi ou une mamie, car dans le 68, et dans ma zone, beaucoup sont touchés,

que les serveurs prennent péniblement mes envois mais que les parents, qui ne sont pas formés non plus, ne s’en sortent pas…

Je passe par le téléphone : en deux jours, j’arrive à contacter tous les parents sauf deux (26 élèves), et je mets en place un système de classe en visio deux à quatre fois par semaine par élève (en groupe de 2 à 5 élèves) soit environ 8h de visio.

Je m’épuise à les voir tous, ma collègue qui est censée avoir la classe le lundi/mardi m’envoie ses documents que je dois traiter, ne fait rien de plus, elle dit qu’elle ne sait pas faire et ne veux pas faire.

J’entends bien, mais ce n’est pas ainsi que nous maintiendrons à flot ces enfants.

Je sais que je dois absolument aider les parents dépassés. Je sais que je dois motiver les élèves.

Les visio permettent cela : ils me voient, sont rassurés de me voir, sont contents de me montrer leurs progrès et de “jouer” avec les ordinateurs, comme les grands.

Je me sers de ces temps courts mais répétés, pour les tester en lecture et adapter mes programmes, et surtout pour leur laisser, entre deux groupes, les salles virtuelles ouvertes : ils échangent enfin entre eux, sans les parents, et en deux ou trois séances semblent enfin un peu décontractés.

Je pense que ces échanges récréatifs ont “sauvé” une partie des apprentissages : fiers de leurs productions devant les copains (légo, dessin, bricolages) ils se remettent au travail.

Dans le même temps, je crée un padlet, pour y poser les cours, les travaux à effectuer, les bandes vidéos explicatives, mes enregistrements, des supports d’aide… Et leurs photos ! Pour les parents qui en envoient.

Là aussi, l’émulation joue son rôle moteur : certains raccrochent les wagons…

Arrivent les “vacances” de printemps : les familles sont exténuées de stress (qui va travailler ? comment ? comment concilier travail à distance et enseignement ?), certains ont découvert que prof, ce n’est pas de la garderie…

Traumatisme trois : des conditions déplorables et coûteuses pour les familles.

Au final, 17 familles sur 26 ont besoin d’aide pour les impressions : tous sont à bout de cartouche, de papier, beaucoup imprimaient via le travail (et le travail est fermé); les grands magasins sont en rupture ou augmentent les prix, commander sur internet est hasardeux car la poste ne fonctionne plus.

L’état nous propose de mettre en place un service postal : je passe par hubmail, j’enregistre mes documents, la poste se charge de les imprimer/envoyer et les parents peuvent répondre via ce système.

Dès le mardi suivant les jours fériés de Pâques, j’envoie une lettre d’explication pour ces 17 familles, et 10 jours avant la rentrée du 27 avril j’envoie les documents…

Les familles ont reçu le premier envoi hier… J’abandonne ce système.

La photocopieuse de l’école est (encore !) en panne.

C’est un ami qui me permet de photocopier pour toute ma classe les documents pour la période qui vient (1500 photocopies), puisque la mairie dont dépend mon école ne veut pas s’en charger. Je fulmine. Je fais poser le tampon de l’entreprise de mon ami sur la page de garde des documents fournis : c’est bas, c’est mesquin, mais j’en ai besoin.

Je passe un samedi entier à enfreindre la loi : je dépasse le km, je vais dans les villages des élèves, déposer chez chacun les feuilles, leurs classeurs de classe, encore des livres, des feuilles pour bricoler, avec de chouettes couleurs et des textures sympas.

Les familles sont ravies, les enfants surpris et contents, tous comprennent maintenant que ça va durer.

Ce lien ténu, ces cafés sur le pas de porte, sans contact direct, ont remotivés tout le monde, et dès le lundi soir je reçois les travaux de quasiment tous…

Toujours trois familles hors circuit, malgré mon passage : tant pis.

J’en ai profité pour sonder la reprise: seuls trois familles envisagent de scolariser leurs enfants si on reprend.

Et le travail : par niveau, la moitié trouve que c’est trop, l’autre que ce n’est pas assez, tous que ma collègue devrait répondre plus, et que je travaille trop, ça me rire.

Je n’aime pas travailler à moitié.

En restant exigeante et présente : par des mails personnalisés aux enfants (je ne m’adresse quasiment plus aux parents), par les visios, par les photos sur le padlet (lorsque je demande une production d’écrit ou artistique, je m’y colle aussi), je constate que le lien indispensable de transfert vers la maîtresse fonctionne.

Il a fallut 4 à 6 semaines pour que les parents soient à l’aise avec le padlet/les mails, cette formation des parents m’a pris beaucoup de temps dans les échanges de mail, mais c’était nécessaire.

Trauma 4 : moi, ça va; mais qui a pensé à prévenir les profs qu’ils devenaient profs de famille? Heureusement que le scoutisme nous permet de mettre cela en jeu…

Personne n’a pensé à parler de cela : enseigner à distance avec de tous jeunes enfants, c’est d’abord former les parents aux outils numériques (alors que nous, profs, n’y sommes pas forcément à l’aise), puis trouver les outils efficaces pour les élèves, puis former les élèves à ces outils, tout en conservant le lien-transfert (les élèves apprennent pour nous faire plaisir, pas pour eux!), puis enfin trouver les bonnes explications sur les plans de travail (car ce sont les parents, nos interfaces avec les jeunes).

Ensuite, le travail de décryptage : apprendre aux parents à reconnaître et différencier : une fatigue réelle, un ras-le-bol, une réelle difficulté scolaire ou d’apprentissage, et laquelle, pour qu’ils puissent adapter le travail proposé… Essentiel… Très long… Quasiment impossible dans certaines familles…

En classe réelle, le prof s’adapte constamment, en discours, longueur et qualité d’exercice. Là, on doit adapter de même, mais sans percevoir les failles, les points d’appui, les fatigues, les éléments sociaux qui d’habitude nous font sentir qu’on va plutôt faire un peu de sport ou plutôt enchaîner sur une nouvelle notion.

Trauma 5 : si tu n’es pas un peu psychologue, tu perds ta classe…Et là non plus, ni conseils hiérarchiques, ni outils…

Le prof veille à la sécurité physique et affective des élèves dont il a la charge : condition numéro 1 de l’enseignement.

Alors je passe beaucoup de temps à dédramatiser les parents : pas grave si c’est juste ou faux, l’essentiel est de garder des habitudes de mise au travail et d’aller au bout, et surtout, de ne pas s’énerver avec les enfants.

Au bout de 7 semaines, enfin, ils ont compris : si l’enfant ne travaille pas, ils prennent une photo, j’analyse, et c’est moi qui me charge de discuter avec l’enfant (téléphone ou visio) de ce qu’il a compris / eu envie de faire ou de ne pas faire.

Je te laisse imaginer le temps que cela prend, mais je suis fière du chemin : tous, sauf trois, se mettent en situation d’apprendre/tester/chercher/essayer et nous avons pu continuer les apprentissages…Cela veut dire qu’à la rentrée, comme il n’y a eu aucun décrochage, ils seront armés et prêts pour le CE2/CE1.

Petit bilan.

Je suis dans un sentiment extrêmement partagé.

A la fois, une colère sombre envers “les instances” qui nous ont bazardé des conseils, des avis contradictoires, des messages incompréhensibles, qui ont donné aux famille des informations fausses et contraires aux consignes que nous recevions de notre hiérarchie, totalement absente dans les soutiens qu’elle aurait dû mettre en place.

J’ai pris le parti, en mon âme et conscience, de ne pas entretenir simplement des bases : aux cp, il n’y a aucune base : j’ai poursuivi le travail de fond. Tant pis pour les trois décrocheurs. Tant mieux pour les autres.

Une colère tout aussi sombre envers le gouvernement : lorsque je prépare une sortie scoute, je m’assure d’avoir des lits pour tout le monde, du matériel adéquat… Là, ni pour les hôpitaux, ni pour l’éducation : nous fonctionnons avec notre matériel personnel, d’ailleurs j’ai dû me racheter un pc et une imprimante en plein milieu de cette crise pour pouvoir suivre…Est-ce qu’un vendeur ramène son étiqueteuse au travail ? Est-ce qu’une caissière ramène sa calculatrice ?

Un sentiment de victoire personnelle face au numérique, un sentiment de fierté face aux progrès des élèves qui me suivent.

Je suis extrêmement contente de voir que si on accompagne réellement, on peut obtenir une certaine qualité à distance.

Je suis fâchée contre les profs de mes enfants :

Le grand, au lycée, reçoit de quoi s’occuper un peu, sauf en allemand où elle est exigeante et constante, tous les autres profs balancent quelques exos et c’est tout;

La grande, en 5e, n’a de contacts réels qu’avec deux de ses profs, le reste envoie des devoirs ridicules,

Les deux plus jeunes, aucun retour des profs non plus sur le travail fait. Pour mes plus jeunes, pas le quart de ce que j’ai accompli pour mes élèves.

Je dois me débrouiller avec une vingtaine d’impression par jour pour les deux plus jeunes : se rendent-ils compte du prix de cela ? Certaines familles du village ne suivent plus. Tout le monde s’en fiche. Dans mon village, aucune communication du maire, du directeur d’école : heureusement que j’ai des infos par mon école, et que je peux transmettre aux copains d’ici…

Un sentiment de gabegie générale. Les solutions sont au niveau local : puisque nous devons rouvrir pour assurer une “garde”, alors ce n’est pas les profs qu’il faut envoyer devant les élèves : ce sont les atsem, les périscolaires, les jeunes qui ont le bafa, pour que la garde corresponde aux besoins réels des parents, pour étaler le nombre d’enfants sur toutes les salles disponibles dans les villages, et conserver les profs à distance – pour ceux qui bossent.

Là, je vais devoir être en présence avec des demi-groupes (et confier à un autre prof le distanciel ? mais quel prof ? il n’y en aura jamais assez pour dédoubler tous ceux qui sont en poste !), et surtout aller d’un département pour exercer dans un autre, et bien disséminer les germes.

En 2 mois, ma salle de classe n’est toujours pas nettoyée.

Il n’y a toujours pas de savon dedans, près du lavabo, et depuis septembre ce sont mes torchons qui servent d’essuie-main.

Soi-disant désinfectée covid…

Je sais que je dois préparer septembre avec un programme à distance : aucune idée des circonstances réelles de reprise, et mes vagues connaissances, après 7 ans comme aide-soignante en réanimation médicale, me laissent penser :

-que si c’est comme la grippe, il va falloir maintenir des distances et gestes spécifiques en classe

– que si on danse de nouveau entre deux contrordres, je vais devoir assurer mes arrières et surtout, ceux des élèves, par des outils adaptables en numérique

– que je dois désormais penser l’enseignement comme une formation des parents et des élèves… »

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